Dans sa huitième tribune, intitulée « La dominance de l’indicateur pastèque sur le projet Grand Inga : quel avenir pour la sécurité énergétique en RDC ? », l’expert en suivi-évaluation Tite Liongi livre une analyse approfondie des défis qui entourent le plus grand projet hydroélectrique du continent africain. À travers une approche axée sur les outils de gestion de projets, il met en évidence les faiblesses de gouvernance, les insuffisances du suivi-évaluation et les limites de la communication qui, selon lui, ralentissent considérablement la concrétisation de Grand Inga.
D’entrée de jeu, l’auteur rappelle que le projet Grand Inga constitue l’un des plus grands chantiers hydroélectriques au monde. Une fois achevé, il devrait produire plus de 40.000 mégawatts d’électricité, soit près de deux fois la capacité du barrage chinois des Trois-Gorges. Ce potentiel exceptionnel fait de Grand Inga un projet stratégique pour la République démocratique du Congo et pour toute l’Afrique. Mais entre les immenses espoirs qu’il suscite et les nombreuses désillusions accumulées au fil des décennies, il illustre également les paradoxes du développement énergétique congolais.
Au cœur de sa réflexion se trouve la notion d’« indicateur pastèque », un concept bien connu dans le domaine du suivi-évaluation. Selon Tite Liongi, ces indicateurs sont comparables à une pastèque : verts à l’extérieur mais rouges à l’intérieur. Ils donnent ainsi une impression de réussite alors qu’ils masquent en réalité de profondes difficultés. Pour l’expert, plusieurs indicateurs utilisés dans le pilotage du projet Grand Inga donnent une image rassurante alors que le processus de développement connaît d’importants blocages.
À travers cette tribune, Tite Liongi poursuit trois objectifs : identifier les causes de l’apparition de ces indicateurs trompeurs, analyser leurs conséquences dans la gestion du méga-projet Grand Inga et démontrer les effets néfastes qu’ils produisent sur la gouvernance du projet.
L’auteur revient ensuite sur la genèse de Grand Inga. Il rappelle que le potentiel hydroélectrique des chutes d’Inga, situées à environ 30 kilomètres au nord de Matadi, est connu depuis plus d’un siècle. Les barrages Inga I et Inga II, construits dans les années 1970 et 1980, ainsi que la ligne à haute tension Inga-Shaba, avaient déjà nourri l’ambition d’alimenter non seulement la RDC mais également une grande partie du continent africain en énergie électrique. Aujourd’hui, explique-t-il, le projet est relancé à travers plusieurs phases intégrées, avec notamment l’appui de la Banque mondiale et dans un contexte marqué par les accords stratégiques entre la République démocratique du Congo et les États-Unis.
Pour Tite Liongi, les ambitions poursuivies par Grand Inga sont multiples. Le projet vise notamment à produire une énergie propre destinée à soutenir la transformation locale des minerais stratégiques, particulièrement ceux du Katanga, afin de réduire les exportations de matières premières brutes. Il doit également favoriser la transition énergétique, attirer davantage d’investissements, renforcer l’industrialisation du pays et permettre à des millions de Congolais ainsi qu’à plusieurs pays voisins d’accéder à l’électricité.
Cependant, malgré l’adoption récente d’un projet de loi destiné à mieux structurer et sécuriser ce chantier historique, Grand Inga continue d’accumuler les retards. Pour l’expert, cette situation alimente les frustrations de la population et traduit précisément la présence des « indicateurs pastèques ». Parmi les promesses qui tardent à se concrétiser figure notamment la crainte qu’une grande partie de l’électricité produite soit prioritairement destinée aux grands projets miniers ainsi qu’à l’exportation vers des pays comme l’Afrique du Sud ou le Nigeria, alors que de nombreuses populations congolaises demeurent confrontées à un déficit énergétique particulièrement sévère.
À ces préoccupations s’ajoutent les enjeux sociaux et environnementaux. Tite Liongi souligne que les populations locales ainsi que plusieurs organisations de la société civile continuent de tirer la sonnette d’alarme. Elles redoutent notamment le déplacement de communautés entières ainsi que des modifications importantes des écosystèmes du fleuve Congo.
L’expert évoque également les difficultés de gouvernance qui entourent le projet. Les nombreuses années d’attente, les retraits successifs de certains bailleurs de fonds, les problèmes de gestion enregistrés par le passé ainsi que l’absence d’un leadership suffisamment fort ont progressivement installé un climat de scepticisme parmi les populations et les partenaires.
Abordant les principes de bonne gouvernance des méga-projets, Tite Liongi rappelle que les indicateurs de performance doivent être conçus pour mesurer efficacement l’atteinte des objectifs fixés. Lorsque ces objectifs sont mal définis ou que les stratégies manquent de clarté, les indicateurs cessent de refléter fidèlement la réalité et produisent une image déformée de la situation. Selon lui, cette faiblesse constitue l’une des principales causes de l’apparition des « indicateurs pastèques ».
Il estime par ailleurs que la transparence et le devoir de rendre compte restent encore insuffisants dans la gestion de Grand Inga. Les erreurs dans les données produites, les valeurs manquantes, les oublis ainsi que les informations non harmonisées demeurent fréquents dans le système de suivi du projet, ce qui réduit considérablement la fiabilité des tableaux de bord.
Dans sa tribune, Tite Liongi identifie quatre principales conséquences de cette situation. Premièrement, des décisions inappropriées risquent d’être prises sur la base d’informations inexactes. Deuxièmement, les partenaires et les autres parties prenantes peuvent progressivement perdre confiance dans le projet. Troisièmement, l’Agence de développement et de promotion du projet Inga (ADEPI) risque de manquer d’importantes opportunités d’amélioration ou d’innovation faute d’avoir correctement identifié les défis à relever. Enfin, l’auteur estime que l’agence peine encore à communiquer efficacement sur les progrès réalisés, les difficultés rencontrées et les résultats obtenus, ce qui nuit à sa crédibilité.
Pour illustrer cette réflexion, Tite Liongi cite Claude Mukeba Kolesha dans son ouvrage « Ngeli-Ngeli, Quand la dialectique l’emporte sur la rhétorique », qui affirme qu’« une communication non pensée, non raisonnée, non ajustée, ressemble fort bien à du bruit, qui peut non seulement avoir beaucoup de chances de passer à côté des objectifs légitimes ».
En conclusion, l’expert estime que la réussite du projet Grand Inga dépendra avant tout d’une gouvernance responsable, d’une communication ouverte et honnête ainsi que d’un système de suivi-évaluation rigoureux. Selon lui, les indicateurs clés de performance (KPI) demeurent des outils indispensables pour mesurer objectivement l’avancement du projet, prévenir les dérives budgétaires et calendaires, éclairer les décisions stratégiques et offrir une visibilité en temps réel sur la santé du chantier. Pour Tite Liongi, c’est à cette condition que Grand Inga pourra pleinement jouer son rôle de moteur de la sécurité énergétique et du développement économique de la République démocratique du Congo.
Arnold TSHIMANGA




























































































































































































































