De Franck Lassan à Assossa, Gambela et Saïo, l’ambassadeur itinérant du chef de l’État invite les Congolais à redécouvrir, sous leurs pas, une histoire de courage, de sacrifice et de victoire.

Il y a des prises de parole qui se contentent de commenter l’actualité. Et puis, il y a celles qui nous obligent à regarder autrement ce que nous croyions connaître. Celle d’Antoine Ghonda Mangalibi, ambassadeur itinérant du chef de l’État, appartient à cette seconde catégorie. Avec une rare capacité à relier la culture populaire, les souvenirs familiaux et les grandes pages de l’histoire, il transforme une simple évocation de Kinshasa en une véritable leçon de mémoire nationale.

Son point de départ est inattendu : une chanson de Franck Lassan, Laissez tomber. Mais derrière les paroles d’un artiste qu’il dit avoir toujours aimé, l’ambassadeur découvre une réflexion sur les chemins que nous empruntons, les choix que nous faisons et les leçons que nous oublions.

Quand une chanson populaire devient une leçon de vie

« Quand une chanson de Kinshasa me ramène sur les chemins oubliés de notre histoire », lance Antoine Ghonda Mangalibi, avant de rappeler qu’il existe des chansons que l’on écoute, d’autres qui nous accompagnent, et certaines qui appartiennent à une époque, à une ville ou à une manière particulière de regarder la vie.

Il évoque alors Franck Lassan et sa chanson Laissez tomber, notamment ce refrain devenu une expression populaire : « Mbwa azali na makolo mineyi, kasi alandaka se nzela moko » — le chien a quatre pattes, mais il ne suit qu’un seul chemin.

Pour l’ambassadeur, cette formule résume à elle seule une certaine sagesse kinoise. Il admire chez le chanteur cette manière de raconter Kinshasa sans détour : une ville avec ses excès, ses contradictions, ses tentations, mais aussi avec cette intelligence populaire qui se cache parfois derrière l’humour et la musique.

Dans Laissez tomber, Franck Lassan parle d’une femme emportée par la recherche de l’argent, les sollicitations et une vie qui court dans toutes les directions. Le chien, lui, n’a que quatre pattes, mais il poursuit un seul chemin. La femme, avec ses deux pieds, voudrait en suivre plusieurs.

« C’est une symbolique extraordinaire », souligne Antoine Ghonda Mangalibi.

Et soudain, dans son récit, apparaît une autre image : celle du Fula-Fula, ce transport en commun qui traverse Kinshasa, de quartier en quartier, de Yolo à Ngaba, de Masina vers d’autres horizons. Une ville en mouvement, une ville qui court, une ville qui chante, une ville qui parfois oublie les leçons de sa propre sagesse populaire.

Trois noms, trois avenues, une histoire qui attendait d’être racontée

C’est alors que le récit prend une dimension historique. Presque par hasard, l’ambassadeur se retrouve face à trois noms qu’il connaissait pourtant depuis toujours : Assossa, Gambela et Saïo.

Gambela, pour le Kinois, c’est d’abord un marché, une avenue, une agitation de voix et de marchandises. C’est une portion de cette immense respiration populaire qu’est Kinshasa. « Le Wenze, le marché », rappelle-t-il.

Assossa, elle, appartient à une mémoire plus intime. L’ambassadeur raconte que sa grand-mère paternelle habitait au numéro 9 de cette avenue, en face du Palais du peuple.

Puis vient Saïo, autre nom que l’on prononce souvent sans toujours se demander d’où il vient.

Et c’est précisément là que commence sa réflexion : pourquoi ces trois noms ?

Derrière les avenues de Kinshasa, Antoine Ghonda Mangalibi voit alors apparaître l’Afrique de 1941. Derrière les taxis, les vendeurs et les tumultes de la ville, il entend les pas de soldats. Il pense à la chanson du célèbre chanteur brazzavillois Zao : Marque le pas, 1, 2.

« Derrière les plaques de nos rues, j’ai découvert une guerre. Et derrière cette guerre, j’ai découvert des Congolais. »

1941 : lorsque le Congo entre dans la tempête de la Seconde Guerre mondiale

Nous sommes en 1941. Le monde brûle. Hitler domine une grande partie de l’Europe. La Belgique, ancienne puissance coloniale du Congo, est occupée. Mussolini a lancé l’Italie fasciste dans la guerre, et l’Afrique orientale est devenue l’un des théâtres de cette confrontation mondiale.

Très loin de Berlin, de Londres et de Paris, le Congo est lui aussi entraîné dans cette tempête.

Les unités de la Force publique congolaise sont engagées dans la campagne d’Afrique orientale. Les officiers sont principalement belges, rappelle Antoine Ghonda Mangalibi. Mais ceux qui marchent, ceux qui portent, ceux qui combattent, ceux qui souffrent et ceux qui meurent sont très largement des Africains.

Parmi eux, des soldats congolais. Des aïeux dont la place dans cette histoire est essentielle.

Alors commence une marche extraordinaire : du Congo vers le Soudan, puis du Soudan vers l’Abyssinie.

Des centaines de kilomètres. La chaleur. La soif. La fatigue. La maladie. Et cette immensité africaine devenue, elle aussi, un adversaire.

L’ambassadeur invite à imaginer ces hommes. Ils ne savent pas qu’un jour, une avenue de Kinshasa conservera le nom de leur victoire. Ils ne savent pas qu’un marché portera celui de Gambela. Ils ne savent pas que des enfants prononceront Assossa sans connaître leurs visages.

Ils marchent simplement, parce que l’histoire leur a donné rendez-vous.

Assossa, Gambela, Saïo : les noms d’une victoire

Le 11 mars 1941, Assossa constitue une première étape. Puis la marche reprend. Quelques mois plus tard, Gambela. Les combats se poursuivent. Les hommes avancent encore.

Puis vient Saïo.

Avec Saïo, cette campagne africaine prend une dimension considérable. Les forces italiennes finissent par céder. Des milliers d’hommes sont faits prisonniers. Plusieurs officiers et généraux italiens tombent aux mains des forces victorieuses, parmi eux le général Pietro Gazzera, l’une des figures militaires importantes de l’Afrique orientale italienne.

Antoine Ghonda Mangalibi s’arrête alors sur une image qui, selon lui, bouleverse davantage encore : des hommes partis du Congo, dont beaucoup n’avaient jamais vu l’Europe, des hommes eux-mêmes soumis à l’ordre colonial de leur époque, participent au cœur de l’Afrique à la défaite militaire du fascisme européen.

« Quelle ironie de l’histoire ? Quelle grandeur aussi ? »

Car, poursuit-il, l’histoire ne demande pas toujours aux hommes dans quelles conditions ils sont nés. Elle leur demande parfois simplement ce qu’ils ont fait lorsque l’heure est venue.

Et ces hommes ont marché.

Assossa. Gambela. Saïo.

Trois étapes militaires. Trois noms africains. Trois noms qui allaient traverser le temps jusqu’aux rues de Kinshasa.

À Faradje, une pyramide pour que les pierres parlent

Mais une autre image vient donner à son propos une profondeur particulière.

À Faradje, d’où était parti le 11ᵉ bataillon, un monument fut élevé pour conserver le souvenir de cette campagne. Une pyramide à trois faces, portant chacune un nom : Assossa, Gambela, Saïo.

Avant de quitter Faradje, les hommes auraient symboliquement déposé leur pierre à l’endroit destiné à cette mémoire.

Une pierre. Une simple pierre.

Pour Antoine Ghonda Mangalibi, il n’existe peut-être pas de geste plus africain et plus universel. Déposer une pierre, c’est dire : je suis passé par ici, j’ai participé à cette histoire. C’est aussi laisser derrière soi une trace, afin que, lorsque le nom aura disparu, la pierre puisse encore parler.

« Et ces pierres nous parlent encore. Vous le savez ? Le problème chez nous est que nous ne les écoutons plus. »

De Franck Lassan aux rues de Kinshasa : la mémoire d’un peuple

C’est ici que l’ambassadeur revient à Franck Lassan.

Car, au fond, entre une chanson populaire et une plaque d’avenue, il existe une même chose : la mémoire d’un peuple.

Les chansons gardent nos expressions. Les marchés gardent nos habitudes. Les quartiers gardent nos histoires. Et les rues gardent parfois nos morts.

Franck Lassan raconte cette ville qui circule, cette ville qui aime, cette ville qui trébuche et cette ville qui recommence. Et lui, en parcourant cette même ville, découvre sous ses pas une histoire.

Alors tout change.

Assossa n’est plus seulement l’avenue de sa grand-mère. Elle devient le nom d’une campagne militaire africaine.

Gambela n’est plus seulement le grand marché populaire de Kinshasa. Derrière son vacarme, il entend désormais les pas d’une colonne de soldats.

Saïo n’est plus seulement une plaque fixée au coin d’une rue. C’est le souvenir d’une victoire à laquelle des Congolais ont pris part.

Et c’est précisément là que commence notre devoir, insiste-t-il.

Non pas réécrire l’histoire. Non pas transformer le passé colonial en légende. Non pas retirer aux officiers belges leur commandement, ni aux autres soldats africains leur participation.

Mais rendre aux Congolais leur juste place dans le récit.

« La mémoire n’est pas une vengeance. La mémoire, elle est une justice. »

Une question de grand-mère devenue une leçon nationale

À sa grand-mère paternelle, qui habitait avenue Assossa, numéro 9, Antoine Ghonda Mangalibi reconnaît une transmission peut-être inconsciente : celle d’une question.

Pourquoi Assossa ? Pourquoi Gambela ? Pourquoi Saïo ?

Il aura fallu des décennies pour qu’il revienne vers ces trois noms et comprenne qu’une partie de l’histoire du Congo se trouvait depuis toujours devant ses yeux.

C’est peut-être cela, le drame, estime-t-il : un peuple qui oublie continue d’habiter son histoire, sans savoir qu’il l’habite. Il marche sur ses victoires sans les reconnaître. Il prononce les noms de ses héros sans savoir qu’il parle d’eux.

Les monuments deviennent des paysages. Les plaques deviennent des habitudes. Et un jour, quelqu’un demande : pourquoi cette avenue porte-t-elle ce nom ? Et personne ne sait plus raconter ni répondre.

Le conte du vieillard : connaître son chemin pour savoir où aller

Pour conclure, Antoine Ghonda Mangalibi livre un dernier conte.

Un sage marchait avec son petit-fils lorsqu’un carrefour se dressa devant eux. Trois chemins : le premier s’appelait Assossa, le deuxième Gambela, le troisième Saïo.

L’enfant demanda :

— Grand-père, lequel de ces chemins dois-je prendre ?

Le vieillard répondit :

— Prends celui que tu veux. Mais avant de marcher, apprends pourquoi ils portent ces noms-là.

Étonné, l’enfant demanda :

— Mais grand-père, pourquoi ?

Alors le vieillard posa sa main sur son épaule et lui dit :

— Parce qu’un homme qui ignore d’où vient son chemin ne risque jamais de savoir où est-ce qu’il va.

Voilà, peut-être, ce que Franck Lassan nous rappelait déjà à sa manière, lorsqu’il chantait les routes de Kinshasa et donnait une leçon à cette femme qui voulait suivre plusieurs chemins, alors que le chien, lui, avec ses quatre pattes, n’en suivait qu’un seul.

Il faut savoir quitter certaines routes. Il faut surtout se souvenir de celle par laquelle nous sommes arrivés et de celle par laquelle nous gardons notre dignité.

« Nos rues ne servent pas seulement à nous conduire quelque part »

Demain, lorsque vous passerez à Gambela, ralentissez votre regard. Lorsque vous emprunterez l’avenue Assossa, souvenez-vous. Et lorsque vous croiserez Saïo, prononcez ce nom autrement.

Car derrière ces trois mots marchent encore les soldats congolais.

Ils marchent depuis Faradje. Ils traversent le Soudan. Ils entrent en Abyssinie. Ils affrontent la chaleur, la maladie et surtout la guerre. Ils arrivent à Assossa, combattent à Gambela, vont jusqu’à Saïo, puis disparaissent lentement dans les brouillards de notre mémoire.

À nous maintenant de les en faire sortir.

Car un peuple ne devient pas grand seulement par les victoires qu’il remporte. Il devient grand lorsqu’il se souvient de ceux qui les ont remportées.

Et parfois, pour retrouver l’histoire d’une nation, il n’est nul besoin d’ouvrir un immense livre. Il suffit de regarder une plaque au coin d’une avenue et de lire :

Assossa. Gambela. Saïo.

Car nos rues ne servent pas seulement à nous conduire quelque part.

Certaines nous ramènent vers nous-mêmes.

Arnold TSHIMANGA

Laisser un commentaire